
11 octobre 2025 / Ismaïl ar-Roubaysī
L'usage du terme « salafi » dans la littérature islamique classique - Première partie -
Le cheikh ‘Umar al-Qazabri présidant la prière de la première nuit de ramadan
Brahim Tougar
1434 H. / 2013 G.

Introduction
Il y a quelques temps, j’ai eu l’occasion de rappeler dans le cadre d’échanges, que le mot « salafi » dans son acception contemporaine désignant exclusivement la doctrine d’Ibn Taymiyya et Ibn ‘Abd al-Wahhab et excluant les autres sunnites était un usage apparu au XXe siècle en remplaçement du terme « wahhabi » — que les savants des quatre écoles utilisaient historiquement pour désigner les partisans du mouvement najdite —. Il fut également utilisé par les tenants du mouvement réformiste « iṣlahi », en particulier Muhammad Rachid Rida avec sa revue al-Manar qui a contribué à entériner ce nouvel usage par la diffusion internationale dont elle a pu jouir.
Cette affirmation pourtant évidente à quiconque dispose d’un minimum de culture historique et de lectures, s’est pourtant retrouvée contestée par les salafis madkhalis qui objectent que le mot existe depuis bien plus longtemps, citant à ce propos quelques mentions historiques.
À la lecture des arguments, je fus interpellé par la tromperie et l’anachronisme dans lequels ceux-ci sont tombés, c’est pourquoi il me semble salutaire de répondre, tant les foules sont dupées par la superficialité des apparences et des terminologies.
Tout d’abord, personne ne dit que le mot « salafi » n’existait pas. Ce que nous affirmons est que le sens actuel, se réduisant à la seule compréhension qu’Ibn Taymiyya et qu’Ibn Abd al-Wahhab avaient de l’opinion des salaf, n’était pas désigné spécifiquement par le mot « salafisme ». Ce mot n’était pas non plus utilisé pour désigner d’autres doctrines religieuses déterminées, ou une opinion en particulier.
Le terme salafi n’était utilisé que très rarement et de façon anecdotique, afin d’indiquer l’attachement d’un individu à l’attitude, au comportement et à la conduite des prédécesseurs, indépendamment de sa doctrine en particulier.
Le terme ne désignait donc que ceux qui inspirent et nous rappelle les salaf dans leurs faits et gestes.
C’est pourquoi le terme pouvait aussi bien désigner un imam hanbalite qu’un imam acharite ou tout autre individu aspirant à la fidélité à la Sunna de façon globale comme nous allons l’illustrer.
Étudions ensemble les citations qu’utilisent nos frères salafis pour en faire la démonstration :
A) La mention du cadi Wakī‘ ad-Dabbī (m. 306 H.) dans son dictionnaire biographique Akhbār al-Qudāt
Dans la biographie du petit-fils d’Abū Hanīfa, Ismā‘īl ibn Hammād ibn Abī Hanīfa (m. 225 H.), le cadi Wakī‘ énonce la phrase suivante :
« وَقَالُوا : كَانَ إِسْمَاعِيلُ بْنُ حَمَّادِ بْنِ أَبِي حَنِيفَةَ سَلَفِيًّا صَحِيحًا ».
« Ils dirent : Ismā‘īl ibn Hammād ibn Abī Hanīfa était un « salafi » authentique ».
Nous disons : L’usage de cette mention relève clairement d’un tadlīs [duperie] évident. Cela pour deux raisons.
1) Le terme « salafi » n'y est mentionné que pour une seule biographie
Premièrement, cette mention est absolument la seule fois où Wakī‘ utilise le terme « salafi » dans Akhbār al-Quḍāt. Ce livre étant un dictionnaire biographique il y recense pourtant la vie des 200 plus grands juges musulmans entre le Ie et le IIIe siècle de l’hégire.
Cela signifie que sur 200 juges, il n’en décrit aucun comme étant « salafi », excepté Ismā‘īl ibn Hammad ibn Abī Hanīfa.
Au contraire, une mention aussi rarissime ne fait que confirmer que l’usage du terme est anecdotique, et n’a aucun lien avec le sens actuel.
Malheureusement ici apparait l’écueil méthodologique dans lequel nos frères sont tombés : au lieu d’opérer une induction objective, désireux d’atteindre la vérité la plus absolue, en recensant la totalité des mentions et le contexte sémantique où chacune est évoquée pour ensuite déterminer la fréquence de leur usage et si le sens est réellement le même qu’aujourdhui — ils s’empressent de se ruer sur la moindre citation qui pourrait conforter leur passion et les propos de leurs chouyoukh contemporains qu’ils suivent aveuglément sans aucune volonté de tahqīq ni de vérification de leurs dires.
Ceci les aurait amené à se poser la question suivante : pourquoi le cadi Wakī‘ n’utilise le terme « salafi » que pour Ismā‘īl ibn Hammād ibn Abī Hanīfa ?
2) La mention désigne un savant accusé d'être un jahmī affirmant la création du Coran
Cela introduit justement la deuxième partie de notre réponse : cette unique mention désignant Ismā‘īl ibn Hammād ibn Abī Hanīfa comme étant « salafi » n’a été faite que parce celui-ci a été accusé d’être un jahmī qui affirmait que le Coran était créé.
En effet plusieurs savants du hadith ont évoqué quelques narrations jetant le discrédit sur Ismā‘īl.
al-Khatīb al-Baghdādī (m. en 467 H.) rapporte dans sa biographie dans Tārīkh Baghdād :
« أَخْبَرَنَا مُحَمَّدُ بْنُ عَلِيٍّ الْمُقْرِئُ، قالَ : أَخْبَرَنَا أَبُو مُسْلِمٍ عَبْدُ الرَّحْمٰنِ بْنُ مُحَمَّدٍ بْنُ عَبْدِ اللّٰهِ بْنُ مِهْرَانَ، قالَ : أَخْبَرَنَا عَبْدُ الْمُؤْمِنِ بْنُ خَلَفٍ النَّسَفِيُّ، قالَ: قالَ أَبُو عَلِيٍّ صَالِحُ بْنُ مُحَمَّدٍ : إِسْمَاعِيلُ بْنُ حَمَّادِ بْنِ أَبِي حَنِيفَةَ كانَ جَهْمِيًّا، لَيْسَ هُوَ بِثِقَةٍ ».
« Abū ‘Alī Sālih ibn Muhammad (205-293 H.) (qui n’est autre que le grand hafidh et muhaddith plus connu sous le nom de Jazara) dit : Ismā‘īl ibn Hammād ibn Abī Hanīfa était un jahmi et n’était pas digne de confiance (dans le hadith) ».
La raison de cette accusation provient de ce qu’il proclama devant le calife abbasside mutazilite al-Ma’mūn lorsque les savants furent éprouvés dans leur foi par la doctrine de la création du Coran qu’il tenta d’imposer.
al-Khaṭīb toujours ainsi que Ibn ‘Adī (mort en 365 H.) dans son Kāmil, livre rassemblant les transmetteurs faibles, dirent :
al-Khaṭīb toujours ainsi que Ibn ‘Adī (mort en 365 H.) dans son Kāmil, livre rassemblant les transmetteurs faibles, dirent :
« أَخْبَرَنا زَكَرِيَّا السَّاجِيُّ، حَدَّثَنا أَبُو حاتِمٍ الرَّازِيُّ، حَدَّثَنا إِسْحاقُ بنُ مُوسى الأَنْصارِيُّ، حَدَّثَنا سَعِيدُ بنُ سَلَمٍ الباهِلِيُّ، قالَ: سَمِعْتُ إِسْماعيلَ بنَ حَمَّادِ بنِ أَبي حَنِيفَةَ في دارِ المأْمُونِ يَقولُ: القُرآنُ مَخْلوقٌ، هذا دينِي وَدينُ أَبِي، وَدينُ جَدِّي ».
« Sa‘īd ibn Salm al-Bāhilī dit : J’ai entendu Ismā‘īl ibn Hammād ibn Abī Hanīfa dans les appartements d’al-Mā’mūn dire : « Le Coran est créé. Telle est ma religion, celle de mon père et celle de mon grand-père (Abu Hanīfa) ».
Ibn ‘Adī ajoute également un récit qui indiquerait qu’il affirmait que la foi n’est qu’une affirmation par la langue sans qu’elle ne soit accompagnée d’actes, d’après l’lmam ‘Abdi-llāh ibn Idrīs al-Kūfī (115-192 H.), bien qu’il y reconnut son erreur :
« حَدَّثَنَا أَحْمَدُ بْنُ حَفْصٍ، حَدَّثَنَا رَجاءُ بْنُ السِّنْدِي، قالَ : سَمِعْتُ عَبْدَ اللّٰهِ بْنَ إِدْرِيسَ يَقُولُ: نازَعَنِي إِسْمَاعِيلُ بْنُ حَمَّادٍ فِي الإِيمَانِ، فَقالَ: الإِيمَانُ إِقْرارٌ، فَقُلْتُ : الإِيمَانُ قَوْلٌ وَعَمَلٌ؟ فَقالَ: لا، بَلْ هُوَ قَوْلٌ، قُلْتُ : فَما تَقُولُ فِي رَجُلٍ قامَ يُصَلِّي فَجَعَلَ يَقْرَأُ، وَلا يَرْكَعُ وَلا يَسْجُدُ، أَتُجْزِئُهُ صَلاتُهُ ؟ قالَ : لا، قُلْتُ: فَإِنَّهُ صَلّى فَجَعَلَ يَرْكَعُ وَيَسْجُدُ، وَلا يَقْرَأُ، أَتُجْزِئُهُ صَلاتُهُ؟ قالَ: لا، قُلْتُ : أَفَلا تَراهُ أَنَّهُ لَمْ يُجْزِئْهُ قَوْلٌ إِلّا بِعَمَلٍ، وَلا عَمَلٌ إِلّا بِقَوْلٍ ؟ قالَ : فَانْخَصَمَ لِي ».
« Ahmad ibn Ḥafṣ nous a rapporté : Rajāʾ ibn al-Sindī nous a rapporté, il a dit : J’ai entendu ‘Abd Allāh ibn Idrīs dire :
Ismāʿīl ibn Ḥammād a discuté avec moi au sujet de la foi [īmān]. Il dit : « La foi est une affirmation. »
Je lui dis : « La foi est parole et acte. »
Il répondit : « Non, c’est une parole seulement. »
Je dis : « Que dis-tu d’un homme qui se lève pour prier, puis se met à réciter sans s’incliner ni se prosterner ? Sa prière est-elle valide ? »
Il répondit : « Non. »
Je dis : « Et s’il prie en s’inclinant et en se prosternant sans récitation, sa prière est-elle valide ? »
Il répondit : « Non. »
Je dis : « Ne vois-tu donc pas qu’il n’est pas valide d’avoir une parole sans acte, ni un acte sans parole ? »
Il dit : « J’ai certes perdu le débat ».
Bien sûr, l’idée n’est pas, ici, de jeter l’anathème sur le cadi Ismā‘īl ibn Hammād ibn Abī Hanīfa, mais de comprendre les intentions du Cadi Wakī‘ qui souligne son attachement aux salaf : il souhaitait le réhabiliter, le défendre et réfuter ces narrations provenant de certaines gens du hadiths.
Ce terme n’est donc là que pour souligner son attachement à défendre la Sunna, et n’indique en rien son positionnement doctrinal.
Ismā‘īl étant un des plus grand imams et juges hanafite parmi les salaf, les savants hanafites l’ont défendu avec la même vigueur qu’ils ont défendu son grand-père Abū Hanīfa qui fut également accusé de choses innommables par certains de ses contemporains parmi les savants du hadith.
Les imams hanafites Ibn Qutlūbugha (m. 879 H.) et ‘Abd al-Qādir al-Qurachī (m. 775 H.) rapportent par exemple qu’Ismā‘īl a écrit une réfutation des qadarites, un livre sur l’irjā’ et une réfutation d’al-Bustī, ce qui témoigne de son attachement aux salaf.
Parmi les arguments en sa faveur, ce que rapporte Sibt Ibn al-Jawzī (581-654 H.) dans son Mir’āt az-Zamān :
« قَالَ الْمُصَنِّفُ رَحِمَهُ اللَّهُ : لَوْ صَحَّ أَنَّهُ قَالَ ذَلِكَ؛ فَإِنَّمَا قَالَ تَقِيَّةً؛ لِأَنَّ الْمَأْمُونَ مَا أَبْقَى فِي الْإِكْرَاهِ عَلَى هَذَا الْقَوْلِ بَقِيَّةً لَنَا ».
« Si l’on suppose qu’il a véritablement dit une telle chose, alors il ne l’a dite qu’en guise de « taqiyya », car al-Ma’mūn a contraint tout le monde à cette opinion - celle de la création du Coran - et n’a laissé personne affirmer autre chose que cela ».
D’autres hanafites pourraient concéder que Ismā‘īl ait pu tomber dans une telle position mais refusent qu’Abū Hanīfa l’ait été tant les narrations à son encontre sont mensongères et animées par une forte inimitié à son égard. C’est ce qu’affirme le savant hanafite indien Muḥammad ‘Abd al-Ḥayy al-Laknāwī (mort en 1304 H./1887 G.) qui dit :
« قُلْتُ : قَوْلُ ابْنِ عَدِيٍّ إِنْ كانَ مَقْبُولًا في إِسْمَاعِيلَ وَحَمَّادٍ إِذا بَيَّنَ سَبَبَ الضَّعْفِ لِعَدَمِ اعْتِبارِ الْجَرْحِ الْمُبْهَمِ فَهُوَ غَيْرُ مَقْبُولٍ قَطْعًا في أَبِي حَنِيفَةَ، وَكَذا كَلامُ غَيْرِهِ مِمَّنْ ضَعَّفَهُ كَالدَّارَقُطْنِيِّ وَابْنِ الْقَطَّانِ، كَما حَقَّقَهُ الْعَيْنِيُّ في مَواضِعَ مِنَ «الْبِنايَةِ شَرْحِ الْهِدايَةِ» وَابْنُ الْهُمامِ في «فَتْحِ الْقَدِيرِ» وَغَيْرُها مِنَ الْمُحَقِّقِينَ ».
« Je dis : la parole d’Ibn ʿAdī, (selon laquelle Ismā‘īl, son père et son grand-père seraient faibles) pourrait être acceptable au sujet d’Ismāʿīl et Ḥammād s’il expose la cause de la faiblesse — car la critique [jarḥ] non explicitée n’est pas prise en considération — ; mais cela n’est absolument pas recevable en ce qui concerne Abū Ḥanīfa.
De même, les propos d’autres que lui parmi ceux qui l’ont affaibli, tels qu’al-Dāraqutnī et Ibn al-Qaṭṭān, ne sont pas acceptables, comme l’ont démontré al-ʿAynī en plusieurs passages de al-Bināya sharḥ al-Hidāya, Ibn al-Humām dans Fatḥ al-Qadīr, ainsi que d’autres vérificateurs »
Conclusion
Pour conclure sur ce point, notons ô combien il est ironique de constater que la seule mention du terme « salafi » que nos frères salafis - en particulier madkhalis - trouvent chez le cadi Wakī‘ désigne en réalité une personnalité accusée d’être un jahmi affirmant la création du Coran — ces mêmes qui prennent pourtant à la lettre toute critique à l’encontre de contemporains et n’hésitent jamais à vilipender de façon mensongère tout contradicteur par l’usage de termes semblables.
L’article est déjà bien long, pourtant c’est loin d’être fini… Nous évoquerons bientôt en deuxième partie une autre mention historique utilisée par ces derniers comme argument.

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